28 March 2025
Par Christella Niyonzima, David Taylor et Isabelle Simbarakiye
Photo de couverture : Francine (photographiée au milieu), une ancienne combattante qui contribue désormais au développement de sa communauté
Au lendemain d’une guerre civile qui a duré 15 ans, le Burundi a donné la priorité aux réformes institutionnelles plutôt qu’aux autres dispositions relatives à la justice transitionnelle contenues dans l’accord d’Arusha et les accords de cessez-le-feu. Parmi celles-ci, le processus de démobilisation, de désarmement, de réintégration et de réinsertion (DDRR) a été mis en place en 2004. Visant à contribuer à la sécurité et à la stabilité dans un contexte d’après-guerre, ce processus a permis à certains combattants de l’armée régulière et des groupes armés rebelles d’intégrer la Force de défense nationale (FDN) et la Police nationale, facilitant le retour à la vie civile pour d’autres.
Vingt ans plus tard, des questions se posent quant à l’impact de ce processus sur la vie des participants, de leurs familles et de leurs communautés. Entre 2023 et 2024, nous avons mené des recherches sur ce sujet dans quatre provinces du Burundi auprès de 68 personnes, dont 20 ex-combattants.
La recherche a montré que la plupart d’entre eux mènent une vie précaire et ont des difficultés à reconstruire leur vie. La majorité des ex-combattants n’ont pas bénéficié d’un soutien effectif et efficace qui faciliterait leur retour à la vie civile. Ils sont figés dans le passé, attendant que les promesses non tenues se réalisent enfin, tout en conservant leur identité de combattant. Cette situation entrave en outre la capacité des anciens combattants à surmonter la violence et les événements traumatisants qu’ils ont vécus, et à faire face aux pressions sociales et contextuelles typiques des situations de conflit et d’après-conflit, et au-delà.
« Ce que nous attendions n’est pas ce que nous avons trouvé à notre retour. Comment expliquer qu’une personne qui s’est battue pour son pays se retrouve dans la précarité ? » —Ex-combattant de la province de Cibitoke
« La communauté aurait dû nous accueillir comme des gens extraordinaires. Là où nous étions, nous ne cultivions pas, nous ne faisions pas de commerce. On ne faisait rien. Les gens qui sont restés ne devaient-ils pas nous accueillir ? » —Ex-combattant de la province de Cibitoke
Les conséquences des limites du DDRR sont multiples pour les ex-combattants et pour les communautés. Et pour la fragile cohésion sociale du pays, les facteurs de risque de récurrence de la violence restent présents, notamment lors des périodes de tensions accrues comme les élections.
Nous présentons ici cinq stratégies clés pour parvenir à la réintégration sociale, politique et économique, pour renforcer la cohésion sociale et pour contribuer à la non-récurrence de la violence au Burundi.
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Approches holistiques de la santé mentale et du soutien psychosocial (SMSPS)
Un groupe de 100 ex-combattants a bénéficié d’un soutien psychosocial dans le cadre du projet novateur “Twuzuzanye (Bâtissons-nous les uns les autres)“, financé par le gouvernement belge.
Ils ont déclaré n’avoir jamais bénéficié auparavant d’un soutien psychosocial. L’approche consistait à soigner les traumatismes par des séances de groupe et individuelles, ainsi qu’à mener des actions communautaires et à favoriser la réintégration sociale, telles que l’éducation civique et le renforcement des capacités, afin d’accroître leur résilience.
« Après mes séances, j’ai éprouvé une joie immense et je n’ai plus de difficultés à dormir comme avant. » —Ex-combattant, de Bujumbura rural
Les expériences des ex-combattants au Burundi démontrent que la santé mentale dépend autant des processus psychologiques que des processus sociaux. Le bien-être d’un individu dépend autant de son état psychologique que des dynamiques sociales, communautaires et politiques. Des actions complètes de SMSPS offrant des interventions centrées sur les personnes (guérison des traumatismes) et des interventions communautaires (sociales) sont fondamentales pour démobiliser les mentalités des ex-combattants, assurer leur (ré)intégration dans la communauté et minimiser leur vulnérabilité à la violence future.
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Initiatives communautaires pour la cohésion sociale
Le retour des ex-combattants dans leurs communautés d’origine n’a pas été organisé de manière à prendre en compte les dynamiques sociopolitiques, sécuritaires et communautaires existantes. Cela a été confirmé par les femmes membres de la communauté qui ont participé à la recherche et qui ont avoué avoir des craintes persistantes à l’égard des ex-combattants dans leur communauté, les traitant avec suspicion. Dans la plupart des communautés, aucun travail préparatoire n’a été entrepris en tant qu’élément institutionnel du processus de DDRR pour aider les communautés à accueillir les ex-combattants et leur permettre de retrouver leur identité sociale.
Conformément à l’approche holistique de la SMSPS mentionnée précédemment, il est nécessaire de rattraper le temps perdu et de faire le travail qui aurait rendu le processus de DDRR plus efficace. Des actions basées sur le dialogue, l’engagement communautaire, la reconstruction sociale et culturelle, ainsi que le rétablissement de la confiance mutuelle sont nécessaires. L’impact du projet Twuzuzanye démontre l’efficacité de cette stratégie au niveau communautaire.
« Les activités qui nous réunissent avec les ex-combattants sont à encourager. Elles nous permettraient d’échanger, de nous accepter et de renforcer les liens sociaux. » —Femme, membre de la communauté de Bujumbura
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Collaboration avec les dirigeants locaux pour la réintégration
Dans les quelques localités où des actions préparatoires ont été lancées, ce travail en amont a été réalisé par les leaders communautaires avant le retour des ex-combattants. Cette action volontaire a eu un impact remarquable sur leur accueil et leur réinsertion sociale, à tel point que la recherche constate que les succès du processus de réinsertion sont largement dus à l’implication des communautés.
« Il devrait y avoir des sessions communautaires sur la façon d’accueillir les anciens combattants. » —Femme, membre de la communauté de Muyinga
Il est essentiel que des programmes appropriés soient mis en place en collaboration avec les dirigeants communautaires pour lutter contre la stigmatisation, la discrimination et les comportements préjudiciables qui entravent la reconstruction sociale, y compris l’autostigmatisation et l’autodiscrimination résultant de l’internalisation de ces stéréotypes externes par les ex-combattants.
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Promotion des masculinités positives
Les guerres civiles sont des espaces où l’on observe des dynamiques extrêmement fluctuantes en termes d’identités et d’attributs de genre. Parmi celles-ci, la militarisation des masculinités, qui s’appuie sur les caractéristiques hégémoniques associées aux hommes dans les cultures patriarcales, notamment la violence, la domination et la protection, renforcées par le processus de militarisation en temps de guerre. Lorsque la violence s’apaise, ces comportements et habitudes socialisés doivent être transformés, faute de quoi ils peuvent se manifester par un recours à la force et à l’agression dans les périodes d’après-guerre, comme l’ont confirmé les ex-combattants et les communautés ayant participé à la recherche. Pour illustrer la nécessité de déconstruire les “valeurs”, les normes et les modèles de violence associés à ces formes de masculinité, les participants ont cité des exemples de désaccords mineurs provoquant des actes d’agression extrêmes, et même des cas de violence sexuelle et domestique.
Pour parvenir à cette déconstruction, il faut compléter les processus de DDRR par des actions communautaires visant à déconstruire les masculinités violentes et à les transformer en masculinités positives. Il s’agit notamment d’actions mises en œuvre avec des ex-combattants et des femmes leaders, et entre des jeunes au sein de partis politiques, ainsi que d’initiatives ciblant à la fois les hommes et les femmes pour remettre en question les normes de genre et favoriser des masculinités positives. Ces dernières sont extrêmement importantes pour influencer les comportements personnels et les relations sociales.
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La transformation politique face à l’instrumentalisation et à la remobilisation
Les problèmes de réintégration des ex-combattants, le manque d’attention portée à la démobilisation des mentalités, combinés à la précarité économique, rendent les ex-combattants vulnérables à l’instrumentalisation et à la manipulation. Ces risques augmentent pendant les périodes de tension politique telles que les élections, où les ex-combattants risquent d’être impliqués dans la mobilisation des jeunes et l’insécurité. Cette manipulation se nourrit de la croyance dominante chez de nombreux ex-combattants qu’ils sont des héros de la démocratie.
Pour faire face à ces risques, les hommes politiques de différentes catégories, occupant des postes élevés ou subalternes, doivent cesser d’utiliser la violence comme stratégie et résister aux provocations de leurs opposants, en particulier pendant les périodes préélectorales et électorales. Parallèlement, des réformes sont nécessaires pour transformer les conditions propices à la militarisation des anciens combattants et pour promouvoir une bonne gouvernance locale qui n’implique pas le recours à la violence ou à des groupes paramilitaires irréguliers pour assurer la sécurité locale.
La recherche a été menée dans le cadre du projet “Twuzuzanye (Bâtissons-nous les uns les autres )”, avec le soutien financier du gouvernement belge.
Pour obtenir une copie de la note d’information, veuillez nous contacter à l’adresse suivante : iw-burundi@impunitywatch.org.
En savoir plus : Notre travail au Burundi